Hommage à Roger Fatus (17 février 1926 - 18 septembre 2025) par Thierry Conquet

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Arrivé dans sa centième année, Roger Fatus nous a quitté en septembre dernier suivant de quelques mois le départ de sa chère Desi, son épouse adorée et plasticienne talentueuse, après plus de soixante-dix ans de vie commune. Il était le fondateur de l’OPQAI et l’un des personnages clé de notre milieu professionnel sans qui nous ne parlerions plus aujourd’hui d’architecture intérieure. 

 

La longue carrière de Roger Fatus est l’illustration idéale pour celui ou celle qui souhaiterait raconter l’évolution si riche de cette activité professionnelle durant la deuxième moitié du XXème siècle.  

Diplômé de l’école des Beaux-Arts de Tourcoing, il sort en 1953 de l’ENSAD, puis après quelques stages, il intègre l’agence d’architecture intérieure de Jacques Dumond, auprès duquel il développe un trait rigoureux et élégant que l’on reconnaitra dans la plupart de ses projets. 

C’est Jacques Dumond qui le pousse à exposer au SAD dès 1956, puis à l’exposition universelle de Bruxelles en 1958. Ce sera le démarrage de sa propre agence qu’il fonde la même année rue Madame à Paris : aménagement d’appartements, de collectivités, de bureaux, dessins de mobilier, etc… 

Il participe au développement du secteur tertiaire durant les « Trente Glorieuses » (siège social de Thomson, ou de Merlin-Gérin), des concepts de franchises (magasins Pathé-Marconi ou Fnac), de chaines d’hôtellerie (Accor ou Arcade)… 

 

Doué d’un dessin précis et radical, il crée des mobiliers pensés pour la fabrication en série qui sont édités chez Sentou et des luminaires chez Disderot. Le Mobilier National le remarque et lui commande une table de conférence qui lui vaudra le Grand Prix du Meuble en 1968. 

Première distinction suivie par beaucoup d’autres, Chevalier des Arts & Lettres (1968), Prix René Gabriel (1969), Médaille d’Honneur de l’Association Française de l’Eclairage (1969)… 

Jamais gratuit, son sens du détail, de l’assemblage et de la finition, accompagnés d’une vision claire et morale de l’adéquation « fabrication / édition / prix de vente » l’inscrivent dans la grande tradition issue de l’Union des Artistes Modernes (UAM). C’est à cette époque que la rédactrice en chef de Maison Française, Solange Gorce, repère ces « jeunes loups » qui révèlent un nouvelle approche des arts décoratifs. 

Avec René-Jean Caillette, Geneviève Dangles, Joseph-André Motte, Michel Mortier, Etienne Fermigier, Pierre Guariche, Pierre Paulin, Robert Mathieu, Alain Richard, Janine Abraham & Dirk Jan Rol, entre autres, ces « jeunes loups » imaginent des modèles de meubles conçus pour une diffusion « tous publics » qui vont façonner de nouveaux modes de vie et ainsi inventer les nouveaux usages de l’espace intérieur. 

 

Chargé de conférences à l’ENSAD en 1968, il enseigne également à l’école Camondo dès 1969, puis à l’ESAG en 1970. C’est une période de revendications professionnelles et d’intenses discussions syndicales au coeur desquelles la parole de Roger Fatus est écoutée. Membre du groupement Créateurs d’Architectures Intérieures et de Modèles (CAIM), il participe à sa transformation en Syndicat National des Architectes d’Intérieur (SNAI, 1978), dont il devient président en 1979. A la suite de la promulgation de la Loi sur l’Architecture en 1977, qui voit  dans son texte final «l’oubli » de l’architecture intérieure, il conçoit avec le Conseil National de l’Ordre des Architectes (CNOA) l’Office Professionnel de Qualification des Architectes d’Intérieur (OPQAI) en 1981, lequel se donne pour mission de définir et de reconnaitre simultanément les compétences aussi bien des professionnels que des établissements d’enseignement formant à cette discipline spécifique des métiers de l’architecture. 

Concept intelligent et habile, face à l’ignorance des ministères concernant cette profession de création, l’OPQAI, seul organisme indépendant de ce type en France, se transformera en CFAI en 2001 et poursuit aujourd’hui sa route plus de 40 ans après sa fondation avec plusieurs milliers de dossiers de candidature examinés. 

 

Nommé Directeur de l’école Camondo en 1982 par Robert Bordaz (1908-1996), Président de l’Union Centrale des Arts Décoratifs (UCAD, devenue UAD, puis MAD) mais également Président de l’Ecole Spéciale d’Architecture (ESA), il propose de réunir sur un même lieu l’enseignement de l’architecture et de l’architecture intérieure, et organisera en 1987 l’installation de l’Ecole Camondo boulevard Raspail à côté de l’ESA. Fort de cette expérience, il sera quelques années plus tard un des co-rédacteurs de la première Charte de l’Enseignement de l’Architecture Intérieure en France (Ministère de la Culture,1996). 

 

Roger Fatus avait l’obsession de l’écriture « juste » qui s'approche au plus près de la pensée. Il écrivait avec conviction… mais, avouait-il, avec douleur . C’était un enseignant respecté, au discours synthétique et précis, et un grand professionnel qui savait aborder le processus du projet avec rationalité et poésie.  

Il nous laisse orphelins, mais sa trajectoire reste un modèle pour notre profession. 

Thierry Conquet